L’allée fleurie

automne

 

 

Alex était un jeune homme comme les autres. Il était entouré d’amis sympathiques, d’une petite amie adorable, de parents aimants et d’une sœur ainée attentionnée. Il menait une vie aisée. Il était quelconque comme quatre-vingt pourcent de la population, un style vestimentaire et une coupe de cheveux tout ce qu’il y a de plus classique. Il portait des lentilles de contact afin de mettre ses yeux verts en valeur. Que demander de plus ? Rien. C’était un jeune homme simple à vivre. Son quotidien était banal et ennuyeux… Jusqu’à ce soir là, où sa vie bascula.

C’était la soirée d’Halloween. La ville était en effervescence. Les décorations fleurissaient dans les jardins. Fantômes, citrouilles et toiles d’araignées régnaient en maître. Alex et ses amis avaient décidé de privatiser un des bars les plus branchés du quartier populaire pour célébrer la fête des morts. Les festivités battaient son plein lorsque Allisson, sa petite amie, lui annonça qu’elle allait prendre l’air.

– Attends ! Je t’accompagne, lui proposa-t-il, tel un chevalier servant.
– T’es gentil Alex, le remercia-t-elle en lui donnant un doux baiser sur la joue.

Ils se promenèrent main dans la main dans les rues. Les enfants avaient déjà commencé leur quête de bonbons en faisant du porte à porte. Les farceurs étaient à pied d’œuvre dans leur mission de décoration des maisons inoccupées. C’était une soirée d’Halloween comme les autres. Allisson frissonna lorsque l’air se rafraichit. Alex le remarqua aussitôt et lui offrit galamment sa veste.

– Tu sais Alex, dit Alisson en rompant le silence, je te trouve adorable.
– Merci, répondit-il en rougissant. Toi aussi tu l’es.

Ils continuèrent de marcher silencieusement jusqu’à l’entrée d’une grande allée. C’était le passage du quartier populaire au quartier bourgeois. Un parc immense la longeait. On y circulait avec tous types de véhicules. Alex l’empruntait fréquemment pour se rendre en ville ou juste pour se détendre. Il adorait y passer du temps pour admirer la nature et oublier les tracas de la vie. C’était un des endroits les plus majestueux qu’il avait pu découvrir. Il prenait souvent des photos au gré des saisons quel que soit le temps. Cette allée restait fleurie même en hiver tout comme les arbres qui gardaient leurs feuilles. Il aurait tant aimé qu’Allisson partage ces moments en sa compagnie, mais elle était trop prise par ses études pour prendre le temps de se promener avec lui. Alex continuait d’avancer, perdu dans ses pensées, lorsqu’il remarqua qu’Allisson ne bougeait plus. Elle avait le regard tourné vers l’allée dont on ne pouvait distinguer l’autre bout dans l’obscurité.

– Les lampadaires ne fonctionnent pas. Comme toujours, dit-il en se rapprochant d’elle. On devrait continuer de marcher par là.

Il indiqua le trottoir bénéficiant des maigres lueurs des fenêtres allumées. Allisson ne répondit pas. Elle continua à regarder l’allée fixement. Alex suivit son regard, se sentant peu rassuré. En temps normal, il évitait de la traverser le soir, surtout en cette période de fête des morts. Le silence d’Allisson le rendait nerveux. Il sentit un frisson glacial le traverser.

– Tu ne m’as pas dit qu’il n’y avait personne chez toi en ce moment ? Ça te dit qu’on y aille ?

Alex sursauta au son de la voix de se petite amie. Il tenta de ne rien montrer de son étonnement. A quel moment avait il annoncé cela ? Les yeux d’Allisson si absent quelques instant auparavant, brillaient d’excitation. Une lueur qu’il avait rarement vu dans son regard, le rendait mal à l’aise.

– Euh… Ouais mais on ne devait pas retourner à la fête ? demanda Alex peu sûr de lui.
– Pourquoi ? On sera seul, tout les deux… Rien que toi et moi… Susurra-t-elle en se lovant contre Alex.
– A vrai dire, j’aimerai bien mais… Ce n’est pas prudent de trainer par ici…. Tu sais ce qu’on raconte…
– Ne me dis pas que tu as peur de traverser une simple allée ! se moqua-t-elle.

Alex jeta furtivement un coup d’œil aux alentours. Il sentait sa nervosité augmenter de minute en minute. L’allée fleurissante d’ordinaire bien éclairée d’un bout à l’autre – quand les lampadaires voulaient bien fonctionner, – était sombre. Le contraste avec la journée était saisissant. Le matin même, elle arborait sa robe d’automne brillant de mille et une couleurs allant du rouge vif des érables du Japon du parc au jaune des feuilles sur le point de tomber, sans oublier les nuances marrons de celles qui jonchaient le chemin. Les lampadaires disposés tous les cinq mètres permettaient une bonne visibilité aux promeneurs tardifs. Pour une raison inconnue, ils ne fonctionnaient pas ce soir là. L’atmosphère était sinistre. Il courrait des rumeurs depuis un certain temps à propos de disparitions mystérieuses les soirs où l’allée se drapait d’ombres. Depuis qu’il s’était fait surprendre voilà quelques temps déjà, il se débrouillait pour rentrer de jour ou dormir chez ses amis. Il n’en avait parlé à personne. Il avait trop peur de passer pour un froussard. Il réfléchit à toute vitesse pour trouver un chemin alternatif. Passer la nuit en compagnie d’Allisson était tentant. Elle était mignonne et ils n’avaient pas l’occasion de passer beaucoup de temps rien que tous les deux.

– On pourrait faire le tour par l’autre côté, suggéra Alex.
– Quoi ? Par le pont ? Et passer par un quartier malfamé ? ça rallonge notre chemin et le pont est mal éclairé, rétorqua-t-elle avec une moue boudeuse.
– Oui mais…
– C’est malfamé ! siffla-t-elle entre ses dents.

Alex sentit le malaise d’un coup. Comment pouvait-il la convaincre de changer de chemin ? Il réfléchit à toute vitesse mais aucune idée ne lui vint. Elle le regardait, une flamme de colère brillait dans ses yeux. Il n’aimait pas la voir dans cet état. Il avait déjà vu d’autres personnes en faire les frais, il ne voulait pas être sa prochaine cible. Il l’appréciait énormément et faisait tout pour elle. Jetant un rapide coup d’œil aux alentours, il vit les lampadaires se rallumer les uns après les autres. C’était une scène digne d’un film d’épouvante. Il n’arrivait pas à se décider entre être effrayé ou ébahi par ce qui se déroulait sous ses yeux. L’allée était-elle plus rassurante maintenant qu’elle était éclairée ? Le vent soufflait délicatement dans les branchages faisant danser les feuilles se détachant des arbres pour les faire voler délicatement. Elles effectuaient un magnifique ballet aérien avant d’aller se poser lentement et en douceur sur le sol.

– Whoua ! s’exclama Allisson en tapant des mains. C’est magnifique !
– Ouais. Magnifique, chuchota Alex, le cœur au bord des lèvres.

Cette scène lui était étrangement familière.

– On peut y aller maintenant ? renchérit-elle.
– Quoi ? s’étonna-t-il. Tu veux continuer y aller quand même ?
– Ben oui ! La lumière est revenue donc on peut y aller. Fais confiance à ton destin, il ne t’arrivera rien, répondit-elle, ses yeux montrant l’ampleur de la folie qui la gagnait.
– Faisons confiance au destin alors… marmonna-t-il pour lui-même.

Ils se remirent en marche avançant dans une rue qui paraissait féérique après cet épisode de noirceur inexpliqué. Le cœur d’Alex battait anormalement vite. Il guettait les environs avec crainte, tandis qu’Allisson s’émerveillait de toute cette beauté. Soudain, le bruit d’un craquement mit Alex en alerte. Il se sentait épié.

– Tu n’a pas entendu ? chuchota-t-il à l’attention d’Allisson tentant de maitriser sa voix.
– Quoi donc ?
– J’ai l’impression qu’on est pas seul…
– Arrête de psychoter Alex. Allez viens plus vite on traverse cet endroit, plus vite on sera chez toi et…

Elle laissa sa phrase en suspend se collant à lui et lui passant les bras autour du cou avant de reprendre.

– On pourra batifoler tous les deux, susurra-t-elle avant de l’embrasser à pleine bouche.

Il se laissa aller dans son étreinte, lui rendant son baiser. Il ne pouvait s’empêcher d’être inquiet. Il rompit leur moment de tendresse pour regarder autour de lui. De quoi avait-il peur au juste ? Ce n’était qu’un craquement. Rien de plus.

– Tu as encore raison, admit-il beau joueur, tentant de lui adresser un sourire confiant.
– J’ai toujours raison ! lui fit-elle remarquer avec un air goguenard.

Elle lui claqua un dernier baiser sur les lèvres et partit devant. Alex la regarda faire, inquiet. Quelque chose n’allait pas, il le sentait au plus profond de lui. Restant néanmoins sur ses gardes, il se remit en marche. Allisson était devant, fredonnant l’une des chansons du moment, tout en sautillant et tournoyant sur elle-même. Elle paraissait folle de joie. Euphorique. Il ne se l’expliquait pas. Quelques minutes avant, elle avait été à la limite d’exploser de colère sans raison et maintenant elle dansait en toute innocence devant lui.

– Le ciel est dégagé. C’est magnifique, dit elle avec un sourire béat, les yeux rivés sur les étoiles.
– On devrait pas rester là trop longtemps. Allez vient, lança Alex toujours aux aguets.
– Rooooh ! Arrête d’être aussi nerveux, s’énerva-t-elle à nouveau. Profitons de cette merveilleuse soirée au clair de lune ! Sois pas aussi rabat-joie !
– Tu m’excuseras si je ne suis pas très rassuré par une allée qui se rallume toute seule ! s’agaça-t-il.

Allisson poussa un soupir. Elle appréciait Alex mais sa timidité et sa réserve qu’elle trouvaient adorables à ses débuts, l’avaient rapidement lassée. Elle regrettait presque d’avoir quitté la fête pour être seule avec lui au lieu de la passer avec ses copines. Mais surtout une certaine personne. Maintenant il était trop tard pour changer d’avis.

– Allez dépêche-toi avant qu’il ne soit trop tard ! s’exclama-t-elle ne prenant plus la peine de cacher son agacement.

Il y avait une sorte d’urgence dans sa voix. Alex soupira et continua sa route. Allisson était vraiment étrange ce soir. Il savait qu’elle avait un caractère changeant mais là c’était vraiment bizarre. Un autre craquement le sortit de ses pensées. Il choisit de l’ignorer. Un autre se fit entendre, plus proche. Puis un troisième. Les bruits se rapprochaient de plus en plus. Alex accéléra son pas et dépassa Allison.

– Mais qu’est ce qui t’arrive encore ? Tempêta-t-elle. Si tu continues à être aussi bizarre, je rentre !
– Allisson, avance plus vite !
– Tu peux me dire ce qui t’arrive à la fin ? s’agaça-t-elle. Ne me dit pas que tu as peur pour quelques craquements franchement !

Il s’arrêta pour lui faire face. Il était temps qu’il assume sa peur.

– Oui j’ai peur. C’est la première fois que je traverse cet endroit.
– Je croyais que tu le faisais tous les jours ?
– En journée oui, mais jamais le soir.
– Et quand tu vas chez ton pote Julius, tu fais comment ?
– Je reste chez lui. Bon, ça suffit l’interrogatoire. On peut y aller maintenant ?

Il saisit le bras de sa petite amie et vit les lampadaires les plus éloignés d’eux s’éteindre les uns après les autres. Ils étaient à mi-parcours. Son instinct lui soufflait qu’ils ne devaient pas se laisser engloutir par les ombres. Ils devaient rejoindre l’autre côté au plus vite.

– Faut qu’on se dépêche, insista-t-il.

Allisson se retourna pour voir ce qui terrifiait autant son froussard de petit ami. Elle se pétrifia sur place en voyant la nuit engloutir petit à petit la beauté des lieux.

– Mais qu’est ce qui se passe ? S’écria-t-elle au bord de l’hystérie.
– Vite ! Courons !

Alex se mit à courir tout en tenant la main d’Allisson. Cette dernière, en talon aiguille avait du mal à suivre.

– Attends ! Mes chaussures ! s’exclama-t-elle.

Ses talons s’enfoncèrent dans un sol boueux qui n’était pas là quelques minutes auparavant. Elle les enleva tout en grimaçant de dégoût.

– Putain ! Elles sont fichues ! Elles m’ont coûté une fortune ! tu devras m’en racheter d’autres ! s’énerva-t-elle.
– On verra ça plus tard, c’est pas le plus urgent ! Cours si tu tiens à ta vie !
– Ça va ! J’ai compris !

Un hurlement à glacer le sang retentit. Ils frissonnèrent en cœur tout en continuant leur fuite désespérée pour échapper aux ombres qui se rapprochaient rapidement.

– Cours ! cria Alex.

Allisson ne se fit pas prier et accéléra autant qu’elle le pouvait. Sa courte robe noir et argent la gênait dans sa progression.

– Qu’est ce qui se passe ? paniqua-t-elle.
– Je ne sais pas ! Surtout ne te retourne pas ! lui répondit-il d’une voix essoufflée.

Trop tard. Allisson se retourna et se retrouva face à une forme monstrueuse. Stupéfiée, elle perdit l’équilibre et se blessa aux bras et aux genoux en voulant amortir sa chute. Alex s’arrêta pour lui venir en aide. Il était tétanisé. Il était incapable de bouger avec toute la volonté du monde.

La chose dominait Allisson de toute sa hauteur. On distinguait à grand peine les contours de son visage qui semblait vaporeux. La créature dévoila une dentition qui aurait fait le bonheur d’un dentiste. Elles étaient jaunies, pourries ou cassées, quand ce n’était pas les trois à la fois. Son teint était blafard. Des ongles longs, sales et noircis prolongeaient ce qui pouvait s’apparenter à des mains ou des serres acérées. Son corps squelettique était difforme comme si il avait été brisé et étiré dans tous les sens. Ses longs cheveux noirs se mêlaient aux nuances de la nuit. Ce n’était pas humain, loin de là. Ça ne correspondait à rien de ce qu’Alex connaissait. Pourtant elle lui semblait familière. Une odeur pestilentielle se dégageait de tout son être. Allisson étouffa un cri prise de violents hauts de cœur.

– Allisson ! Relève toi et COURS ! hurla Alex, revenu de sa stupeur.

Elle n’en fit rien. Elle était comme paralysée. La peur s’était emparée d’elle. L’entité se pencha au dessus d’elle, la fixant. Des larmes coulèrent le long des joues d’Allisson.

– S’il vous plait… Ne me faites pas de mal… supplia-t-elle d’une faible voix.

La chose claqua des dents à quelques centimètres de son visage pendant que la dernière lampe s’éteignait, les engloutissant dans l’obscurité. Alex n’eut pas le temps d’attraper Allisson. Elle poussa un cri strident assez similaire à celui entendu quelques minutes plus tôt.

– Noooooon !!!!! hurla Alex, désespéré.

Il entendit avec horreur les hurlements de terreur d’Allisson. Elle alternait les cris de douleurs les supplications pour qu’il vienne la sauver. Alex était comme pétrifié. Il ne pouvait rien faire. Les ténèbres semblaient compactes. Quelque chose le retenait et l’empêchait de s’approcher. Son cœur était à feu et à sang. Il se laissa tomber à genou, pleurant silencieusement pendant que les cris de sa petite amie s’éteignaient. Il se passa un certain temps avant de sentir une présence à ses côtés.

– Peux tu me dire ce que tu fais là ? questionna une voix masculine devant lui.

Cette voix lui était familière. Une paire de mocassin noire fit son apparition dans son champ de vision. Il releva les yeux et vit un visage qui ne lui était pas inconnu.

– Toi ? C’est bien toi ?
– Oui, moi. Qu’est ce que tu fais là ? répéta-t-il. Ne me dis pas que tu pleurais pour cette garce !
– Si, répondit-il calmement en essuyant d’un revers de la main ses yeux humides. J’ai de la peine pour elle.
– Pourquoi ça ?
– Je l’aimais bien…

L’inconnu soupira et mit ses mains dans les poches de son pantalon. Cette attitude le rendait séduisant, mettant en valeur son costume trois pièces tout droit sorti d’un film d’espionnage.

– Elle l’a bien mérité ! cracha l’inconnu se tournant vers les ténèbres où Allisson avait disparu quelques minutes plus tôt. Elle mérite ce qui lui arrive. Ce n’est qu’un juste retour des choses.
– Je sais, répondit Alex, résigné. Tu n’as pas besoin de me le rappeler, le souvenir est bien trop vivace. Et puis, de toute façon, j’étais au courant pour elle et Dylan.
– Je n’en suis pas étonné.
– Chris…
– Oui ?
– Tu viens chez moi ? Comme au bon vieux temps ?
– Tu sais bien que je ne peux pas. C’est chez moi, ici. Tant que je ne me serai pas vengé.
– Je demande pardon, souffla Alex en baissant la tête.

Une larme roula le long de sa joue. Chris réduisit la coute distance qui les séparait et prit le visage d’Alex en coupe avant de le relever doucement.

– Alex, regarde-moi.

Alex plongea son regard dans les yeux marrons foncés de Chris sans dire un mot.

– Tu crois que c’est de ta faute ce qui m’arrive ?
– Oui, c’est de ma faute tout ça…
– Non, je t’interdis de penser ça ! Tu n’étais même pas là quand ça s’est passé…
– Justement ! j’aurai dû !
– Alex, laisse moi finir s’il te plait. C’est moi qui ait insisté pour que tu passes les fêtes avec ta famille au chalet. Je voulais le meilleur pour toi.
– Je m’en veux Chris…
– Tu n’as pas à t’en vouloir mon amour. Ce n’est pas ta faute murmura-t-il à son oreille. Ce n’est pas ta faute.

Alex se laissa bercer par les caresses de Chris. La chaleur de son corps lui paraissait si lointaine. Il lui manquait tellement.

– Je veux ma vengeance et tu ne peux rien y faire. Ils paieront tous jusqu’au
dernier ! déclara Chris avec force.
– Chris, écoute-moi. Je ne te reconnais pas. Tu étais si doux et prévenant.
– Tu crois que j’aime ce que je suis devenu ? Vivre dans cette noirceur perpétuelle et cette haine qui me dévore ?
– Non, ce n’est pas toi. Ça ne t’apportera pas le repos mon amour. Je ne t’en veux pas pour Allisson. Je comprends. Je ferai mon possible pour que ceux qui t’ont fait ça soient punis par la justice, quitte à en perdre la vie.
– Tu ne la perdras pas. Je t’en fais la promesse, répondit-il avec douceur.
– Je t’aime Chris.
– Je t’aime Alex.

Ils s’embrassèrent tendrement. Alex aurait voulu qu’il dure éternellement mais ce n’était pas possible. La silhouette de son amant commençait à s’estomper. Les ténèbres l’appelaient.

– Je t’aime, répéta tristement Alex.

Chris se laissa emporter par les ténèbres en lui offrant une dernière caresse. Il semblait apaisé. Alex sentit les larmes mouiller ses joues en le regardant disparaître. Il se releva et lentement il reprit le chemin de chez lui.

Chris regarda son bien-aimé partir avec douleur. Il l’aimait tant et il avait mis tellement de temps à lui dire… Le souvenir de leur premier baiser s’imposa à lui. Il ne savait pas qui des deux avait pris la main de l’autre. Il était sûr d’une chose, c’est qu’il avait été le premier à l’embrasser. Cela avait été si bon… Il ferma les yeux, regrettant de ne plus avoir de larmes à faire couler. Cette fois, il a avait enfin pu entrer en contact avec son aimé. Lorsqu’il avait essayé quelques mois auparavant, il avais vu Alex tellement effrayé par la pénombre qu’il l’avait laissé s’enfuir à grand regret, alimentant la haine qui le rongeait depuis le jour où il s’était retrouvé prisonnier dans cet état. Ses dernières pensées d’humain avaient été pour lui malgré le passage à tabac qu’il avait subi. Il ne regrettait rien hormis leur séparation qui s’était présentée plus tôt que prévu.

Chris sentit une sorte de paix l’envahir, il voyait la personnification de sa colère mais il n’en était plus prisonnier. A présent il était libre.

– Merci mon amour. Je t’aime, murmura-t-il avant de se volatiliser laissant place à la lumière des réverbères.

Une fois rentré chez lui, Alex monta directement dans sa chambre et se laissa tomber sur son lit. Il éclata en sanglot comme tous les soirs depuis presque un an. Il tira un cadre de sous son oreiller et regarda la photo d’eux deux. Deux garçons, côte à côte, souriants, croquant la vie à pleine dent. Elle avait été prise presque deux ans auparavant. C’était l’été, il faisait beau ce jour-là. Ils étaient partis au bord de la mer en amoureux. Ce matin là, la plage était presque déserte. Il n’y avait que Chris et lui. Sur le mur de sa chambre se trouvaient éparses des photos de paysages montrant son amour de la nature et pour Chris mêlées à des coupures de journaux. Toutes datant de décembre.

« Le corps d’un jeune homme a été retrouvé dans la neige par des passants dans l’allée fleurie »

« Un jeune homme d’une vingtaine d’année battu à mort et poignardé de plusieurs coups de couteau dans la poitrine retrouvé dans l’allée fleurie. Aucune piste à ce jour pour retrouver ses agresseurs »

« Des suspects ont été interpellés »

« Aucune preuve n’a été retenue, les suspects relâchés ! »

EPILOGUE

Alex ferma les yeux et plongea dans ses souvenirs. Il revenait d’une séance photo dans le parc avec Chris.

Ils se chamaillaient à propos d’un modèle d’appareil photo. Leur amitié avait commencé grâce à l’amour de la photographie. Ils se retrouvaient régulièrement au parc pour profiter de la diversité des couleurs. Le jour d’Halloween le parc se transformait au gré des décorations que les habitants amenaient. Ils avaient décidé d’aller y faire un tour. L’automne était magnifique. Ils avaient passé une superbe journée.

– Je t’assure que c’est moi qui ai le meilleur matos, le narguait Chris, sachant comment le faire démarrer au quart de tour.
– N’importe quoi ! rien de vaut un argentique que l’on maîtrise dans les règles de l’art. Ton numérique c’est juste bon pour les amateurs !
– Répète ça pour voir.

Chris attrapa Alex par le cou dans le but de lui administrer une friction à sa façon sur sa délicate chevelure. Il prit un malin plaisir à le décoiffer. Alex tentait de lutter comme il pouvait, hilare. Lorsque son ami le relâcha, ils étaient tous les deux à bout de souffle. Levant le nez sur les feuillages, Alex fut ébahi par tant de beauté. Tant de couleurs, de nuances, de textures.

– C’est magnifique murmura Alex, fasciné.
– Magnifique confirma Chris, se collant contre son épaule.

On ne saura jamais lequel des deux aura voulu tenir la main à l’autre. Elles se retrouvèrent jointes en moins de deux. Ils se regardèrent en souriant. Chris posa sa main libre en coupe sur la joue de son ami.

– Magnifique, souffla-t-il avant de poser ses lèvres sur la bouche de son compagnon.

Alex savoura chaque seconde de ce baiser. C’était pour lui le plus beau jour de sa vie. Il espérait qu’une chose. Que ça dure l’éternité.

On raconte encore aujourd’hui que si l’on passe dans cette allée le soir d’Halloween, on peut apercevoir un jeune homme parlant à des brumes. Ne vous fiez pas à sa gentillesse, il saura reconnaître la noirceur qui se terre dans votre cœur.